dimanche, 07 février 2010

Le Petit Chaperon sanglant

 

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« Il était une fois une petite fille de village. […] Sa mère en était folle, et sa mère-grand plus folle encore. Cette bonne femme lui fit faire un petit chaperon rouge qui lui seyait si bien, que partout on l’appelait le petit Chaperon rouge. »

 

 

[Perrault]

 

 

 

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Il se peut que votre mie vous ait conté il y a fort longtemps cette curieuse histoire où une jeune villageoise servait de déjeuner à un canis lupus aux grands yeux, aux grandes oreilles et aux longues dents.  Il est possible que vous vous soyez demandé pourquoi une gamine fûtée, gambadant seule dans les bois, n’avait point reconnu l’animal poilu sous le travestissement de mère-grand. Ou alors elle aurait eu sérieusement besoin d’un lorgnon monocle voire binocle. Ce que vous ne savez pas, c’est que votre mie vous a menti. La vilaine. En fait, elle ignorait simplement la vérité. Comment lui en vouloir ?

 

 

 

En ces temps-là, l’époque était bien morose. Le fléau guerrier sévissait un peu partout ; des jungles grisâtres faites de béton et d’acier partaient à la conquête du ciel, transperçant sans s’en soucier l’opalescent azur. Sur ces terres régnait la puissante race des homo sapiens : une curieuse espèce à la fois dangereuse et destructrice, mais aussi frêle et vulnérable, obligé de vivre en communauté dans des sortes de conglomérats de villes.

 

 

Dans l’une de ces unités urbaines vivait une jeune fille à la chevelure auburn. Chaque jour elle s’en allait dans le dédale citadin porter quelques friandises à une vieille parente. Elle glissait dans sa gibecière une lame argentée pour la beauté de l’objet, utile pour pourfendre un petit pain de seigle ou découper un quelconque ruffian. Bien que revêtue d’un chaperon blanc, la drôlesse n’avait pas de lait dans les veines ; quand on pousse dans un univers encrassé, on ne peut pas avoir un cœur rose et tendre.

Chaque matin, tandis que les larmes de rosée arrosaient la ville endormie, la jeune fille partait sa gibecière sous le bras, les talons de ses bottines claquant  sur le pavé mouillé. Elle connaissait par cœur le chemin dans ce dédale urbain : chaque anfractuosité, chaque boursouflure de l’asphalte. Bien que ces unités urbaines soient protéiformes et d’humeur changeante, la jeune fille ne se perdait point.

 

 

Ce matin là, tandis que les frères entonnaient les Matines, la jeune fille à la chevelure auburn ajusta son chaperon blanc, prit sa gibecière garnie et sortit. La nuit l’enveloppa comme un lourd manteau de velours noir. Tandis qu’elle se frayait un chemin dans les rues biscornues, il lui sembla entendre un léger trottinement qui la suivait. Non pas un trottinement, plutôt un pas pesant mais étouffé. La jeune fille fit volte-face dans un froufroutement de soie et de laine. Là dans l’obscurité brillaient deux  billes flavescentes. Un grondement sourd lui confirma la présence d’un être vivant. Une courte cavalcade et soudain une énorme masse noir bondit dans les airs. La jeune fille aux cheveux auburn n’eut que le temps d’apercevoir  luire deux crocs blancs avant de s’effondrer sur le pavé, entraînée par l’énorme bête poilue.  Une odeur nauséabonde, mélange de poils mouillés et de charogne,  la submergea.

 

 

Alors, l’une des deux frappa. Une fois seulement. Un éclair argenté zébra la nuit puis ce fut fini.

 

 

La jeune fille se releva, s’épousseta, arrangea ses cheveux. A terre la bête gisait près d’une lame ensanglantée. La demoiselle eut un sourire cruel. Elle ramassa un petit pain qui avait roulé, puis rajusta son chaperon blanc, à présent devenu rouge sang. Enfin elle s’en fut, les ténèbres se refermant sur elle tandis que ses pas s’éloignaient dans le labyrinthe urbain.

 

lundi, 01 février 2010

Erudition hivernale

 

 

 

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« En matière d’instruction, l’Université pratiquait donc l’ancestrale méthode qui consistait à mettre des tas de jeunes gens dans le voisinage d’un tas de livres en espérant que quelque chose passerait des uns aux autres, tandis que les jeunes gens se mettaient dans le voisinage d’auberges et de tavernes pour exactement les mêmes raisons. »

 

 

[Terry Pratchett]

 

 

 

 

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Cette année là, le Sieur Hiver s’en donnait à cœur joie. Alternant vêture de pluie, manteau de givre, pèlerine de bruine, il montrait avec un plaisir féroce à ces pauvres petites créatures humaines tout l’étendu de son immense pouvoir. Un immense pouvoir presque comparable à celui de l’auguste gorgone Médusa. Enfin, c’est ce que d’aucuns murmuraient dans les chaumières. Certains matins il lui prenait l’envie d’étendre un épais et froid édredon blanc sur le pays, d’autres fois c’était une petite bise bien humide et bien glacée son caprice.

 

 

 

Tandis que le Sieur Hiver montrait à tous l’étendue de son emprise, Petite Scheharazade évoluait dans sa bulle laborieuse. Son cabinet de curiosités semblait se recroqueviller sous le monceau d’objets hétéroclites qu’il abritait. D’étranges tours composées de toutes sortes de grimoires s’élevaient à l’assaut du plafond, bien vaillantes quoique vacillantes. Sur le bonheur-du-jour, plumes, pinceaux et crayons de bois semblaient composer une nature morte, à moins que quelques âmes ne venaient d’abandonner une partie de mikado. Dans une grande tasse de porcelaine fumait encore le reste d’un breuvage sombre et odorant ; les vapeurs qui s’en échappaient formaient dans les airs d’étranges volutes. Sur la couche, la courtepointe découpée dans de la toile de Jouy, appelait à la paresse, faisant fi de tous ces ouvrages étalés.

 

 

 

A l’extérieur, le Sieur Hiver mugissait toujours. Petite Scheharazade soupira : l’érudition c’était bien beau, mais il était grand temps d’y introduire un souffle d’extravagance. A l’extérieur, le Sieur Hiver sembla opiner du bonnet.

 

 

 

 

 

A venir : Le Petit Chaperon Sanglant ou la vengeance du Petit Chaperon Rouge.

 

mercredi, 11 novembre 2009

Luxe d'Hiver

 

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« Hi-diddle di di

 A moi la vie d'artiste.
On peut porter des gilets de soie,
De gros diamants  presque à  tous les doigts.

Hi-diddle di di
La vie est un gala.
 »

 

 

[Grand Coquin]

 

 

 

 

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Le Général Hiver avait sorti sa longue pelisse d’hermine. Sa compagne, elle, filait de gros nuages de coton blanc, qui peuplaient petit à petit le Ciel. Son souffle laissait échapper une bise glacée qui descendait en tourbillonnant vers la Terre.

Ici bas, les grands arbres devenus glabres regardaient leurs dépouilles pourrir à leur pied. Au petit matin, les pavés brillaient sous une fine couche de sucre glace. L’atmosphère était silencieuse, glacée, mortelle.

 

 

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C’était une époque parfaite pour s’assoupir  voluptueusement dans une bulle de luxe, pour paresser dans de la soie, tout en attendant les prochaines neiges.

Dépouillée de ses nippes, la modeste garde-robe de Petite Scheharazade accueillait alors quelques falbalas du Sieur Lacroix. Sur la fine étoffe de soie blanche dansaient des végétaux cuivre et sinople. On aurait cru alors que quelques pages d’un manuscrit de Buffon ornaient ces effets délicats.

Machinalement, la Demoiselle caressa son nouveau réticule : noir, sobre, simple. Il inspirait des songes brillants dans lesquels résonnaient des airs de violon entraînants, le tintement de coupes en cristal emplies de liquide ambré et pétillant, d’éclats de rire.  Il laissait entrevoir de fastueuses soirées où de belles dames arboraient des perles et des aigrettes chatoyantes, où d’élégants messieurs fumaient des cigares tout en palabrant.

 

 

 

Un sifflement mis fin au songe. Petite Scheharazade reposa le présent de Demoiselle Tapouillon, se leva et enfila ses petits chaussons de satin. Le sifflement cessa : le thé était prêt.

 

 

 

 

 

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http://laboutiquedescheharazade.hautetfort.com/

 

 

samedi, 31 octobre 2009

A l'anglaise.

 

 

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« L’Enfer ne sera pas complet avant que vous n’y soyez. »

 

[Proverbe écossais]

 

 

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Dans le petit réduit qui servait de cuisine, la bouilloire ébène ronronnait doucement. De son bec épaté sortaient des volutes de vapeur blanche qui réchauffaient l’atmosphère de la petite pièce. Sur la frêle table de bois se trouvaient diverses denrées sucrées propres à allécher les palais gourmands les plus délicats ; un minuscule pot en verre rapporté de Malte et empli de marmelade de figues avait des promesses d’ivresse parfumée ; des feuilles de menthe enveloppées dans une gaze parfumaient délicatement la petite pièce ; de larges tranches de pain, dorées et brûlantes, reposaient dans une toute petite assiette rose. Une petite cuillère d’argent était posée sur un énorme livre où une tête couronnée souriait.

 

 

Dans sa mansarde, Petite Scheharazade, les yeux papillonnant de sommeil, s’étira puis plongea la tête dans sa garde-robe. Du bout de ses doigts blancs, elle effleura les étoffes pendues là sur leur cintre de satin noir – laine, cachemire, soie -. La bise glacée qui entrait par la fenêtre ouverte et le ciel étoilé qui persistait,  la déterminèrent à se lover dans un doux et chaud pantalon en laine rouge, qui réchauffa bien vite ses jambes nues. Un fin corsage de cachemire noir enveloppa vite ses épaules, et la Demoiselle  s’éclipsa dans les corridors sombres et glacés du logis.

 

 

Tout en frissonnant, Petite Scheharazade émergea dans la petite cuisine, qui baignait dans une bienheureuse chaleur. La bouilloire ronronnait toujours. Avec allégresse. Bientôt une odeur douçâtre de menthe s’éleva dans les airs, se mélangeant aux effluves de  pain grillé. Petite Scheharazade se blottit dans un fauteuil, empoigna l’ouvrage qui traînait sur la table. Et, tout en dévorant les premières pages, elle croqua dans la croustillante tartine généreusement parée de marmelade maltaise. Le parfum de la figue embauma alors quelques instants la pièce.

 

 

Dehors l’aube tardait toujours. La tête couronnée quant à elle, souriait toujours.

 

mercredi, 21 octobre 2009

Noirceur

 

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« Perseverare diabolicum »

 

 

 

 

 

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Il faisait nuit. Une nuit froide à faire grincer les dents. Les arbres tordaient leurs membres décharnés vers le velours sombre du firmament, frêle étoffe déchirée par ces cailloux que les Anciens nommaient ‘étoiles’. Le vent sifflait sa complainte si fort que chacun pouvait l’ouïr bien au chaud en son logis.

Dans le cabinet de travail de Petite Scheharazade, un lumignon tremblotait ; la chandelle usagée avait laissé des gouttes de cire perler sur le bois ciré du bonheur-du-jour. Encore quelques heures et elle s’éteindrait définitivement. Mais le Demoiselle n’en avait cure. Pour le moment, son esprit vagabondait hors de ces murs, dansait la sarabande avec quelques souvenirs hauts en couleurs.

 

 

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Sa rêverie était peuplée de créatures de métal qui paradaient dans un palais de lointain, en martelant le marbre de leurs brodequins de fer, en faisant cliqueter leur épée. Le soleil entrait à flots, inondant les longs corridors bigarrés, sautillant sur les casques étincelants. Il suffisait de cligner des paupières pour que cesse la parade des preux, qui s’immobilisaient comme par enchantement.

Sa rêverie l’emmenait alors sur des marchés colorés où des figues à la chair pourpre reposaient lascivement aux côtés de pâtisseries mordorées, où des éventails de dentelle noire suspendus se balançaient, semblables à des ailes de corbeau. Les clameurs se mêlaient aux odeurs de pain et d’épices.

Les brumes de sa rêverie s’effacèrent peu à peu.

 

 

 

La chandelle s’était éteinte. Seule brillait dans le noir une petite croix d’argent.